La Semaine juridique, éd. Entreprise et Affaires, 2016 n° 1468
Quiproquos et paradoxes : la loi française sur les agents commerciaux n’est pas une loi de police - À propos de l’arrêt ArcelorMittal du 5 janvier 2016 –
Cass. com. pourvoi n° 14-10.628
Pierre Alfredo
Maître de conférences à la faculté de droit de Montpellier
Avocat au barreau de Montpellier
On se souvient de l’arrêt Allium par lequel la Cour de cassation, en jugeant que la loi du 25 juin 1991 codifiée dans les articles L. 134-1 et suivants du code de commerce n’est pas une loi de police applicable dans l’ordre international, avait approuvé la cour d’appel de Paris d’avoir débouté un agent commercial établi en France de sa demande d’indemnité de rupture d’un contrat d’agence soumis à la loi de l’État de New York qui ne prévoit pas l’attribution d’une indemnité de rupture.
Par son arrêt Allium, la Cour de cassation a par conséquent violé le droit communautaire, qui a primauté, et la doctrine a critiqué sa position (not. L. Bernardeau, La loi n° 91-593 du 25 juin 1991 n’est pas une loi de police applicable dans l’ordre international, note de jurisprudence, JCP E, 997 ; Droit communautaire et lois de police, JCP G 2001, I, 328 ; J.M. Leloup, Agents commerciaux, éd. Delmas 2015, p. 306, qui qualifie l’arrêt Allium d’« accident »), comme celle de l’arrêt Ingmar lui-même pour sa conception extensive de la notion de loi de police communautaire (Rev. crit. DIP 2001, p. 107, note L. Idot).
C’est ce paradoxe que vient éclairer et résoudre l’arrêt AcelorMittal du 5 janvier 2016.
Bien que l’arrêt Allium n’ait été rendu qu’en raison de la méconnaissance par la Haute juridiction française de la jurisprudence « jumelle » de la CJCE, il ne serait dès lors contraire au droit communautaire que pour avoir accepté une loi d’autonomie excluant toute indemnité de rupture pour l’agent.
C’est cette dernière lecture que retient l’arrêt ArcelorMittal.
2. Une confirmation de l’arrêt Allium par l’arrêt ArcelorMittal ?
La directive offrait en effet aux États membres une option entre deux régimes d’indemnisation : celui de l’article 17-2, inspiré du droit allemand ; et celui de l’article 17-3, inspiré du droit français, qu’on retrouve par conséquent dans notre loi du 25 juin 1991 (arts. L. 134-1 ss. c. com).
L’article 17-2-b) de la directive précise que « Le montant de l’indemnité ne peut excéder un chiffre équivalent à une indemnité annuelle », sans que l’agent soit par ailleurs privé de faire valoir des dommages-intérêts ; l’article 17-3 de la directive ne fixe au contraire aucune limite au montant de l’indemnité de rupture, qu’elle ne nomme alors plus autrement que par les termes « réparation du préjudice » (sur la nature juridique de l’indemnité de rupture, cf. Ph. Grignon, Le fondement de l’indemnité de fin de contrat des intermédiaires du commerce, Litec, 2000). On sait que la loi française ne fixe pas le montant de l’indemnité, ni ne spécifie aucune méthode de calcul, mais qu’il résulte de ce qu’un auteur a qualifié de « coutume jurisprudentielle » (J.-M. Leloup, op. cit.) qu’elle est fixée, sauf rares exceptions, à deux ans de commissions brutes, et que toute clause du contrat qui en limiterait le montant serait réputée non écrite.
L’article 17 de la directive accepte donc expressément que les États membres optent pour un régime limitant l’indemnité à un an de commissions, en sorte qu’une loi nationale écartant la « règle » prétorienne française qui fixe à deux ans le montant de l’indemnité lui serait conforme.
C’est ce que confirme l’arrêt ArcelorMittal.
La société ArcelorMittal Revigny, mandant, revendiquait devant le juge français la limitation de l’indemnité de rupture prévue par la loi allemande, désignée par la règle de conflit, à la moyenne annuelle des commissions perçues par l’agent (HGB§89 b (3)), cependant que celui-ci soutenait que la loi française est une loi protectrice d’ordre public interne justifiant que soit écartée la limitation prévue par la loi étrangère compétente. L’arrêt rapporté approuve la cour d’appel (Nancy, ch. com. 2, 9 oct. 2013, ArcelorMittal Revigny c/ Strasser, Jurisdata, n° 2013-027750 ; Contrats, conc. cons. 2014, comm. 44, obs. N. Mathey) d’avoir, sur le fondement de la loi allemande reconnue compétente, limité l’indemnisation due à l’agent à une année de commissions.
Mais, en raison des différences existant entre les faits des deux espèces, la loi compétente étant cette fois-ci celle d’un État membre ayant transposé la directive et non plus celle d’un pays tiers excluant tout droit à indemnité, l’arrêt ArcelorMittal, au contraire de l’arrêt Allium, est néanmoins conforme à la jurisprudence communautaire telle qu’elle résulte de l’arrêt Ingmar.
Dans l’arrêt ArcelorMittal, la Cour de cassation pouvait par conséquent, sans méconnaître le droit communautaire, tout à la fois appliquer la loi allemande compétente et conforme à la directive bien qu’elle limite l’indemnité de rupture, ou l’écarter pour appliquer la loi française plus favorable à l’agent, si elle avait estimé « pour un motif tiré du caractère impératif » de la loi française dans l’ordre juridique français, que le législateur français « a jugé crucial » d’accorder à l’agent une protection « allant au-delà de celle prévue par la directive » (arrêt Unamar, point 52).
Pour autant qu’elle ait choisi de confirmer le principe dégagé par l’arrêt Allium, si elle avait eu à rejuger le même cas d’espèce, on peut néanmoins supposer qu’elle aurait opéré un revirement de jurisprudence en reconnaissant à l’agent établi en France un droit à indemnité de rupture, conformément au droit communautaire tel qu’il a été interprété par la Cour de justice dans l’arrêt Ingmar, malgré l’absence de tout droit à indemnité dans la loi américaine désignée par les parties.
Mais quel en aurait été alors le quantum ? La directive, qui ne bénéficie pas de l’applicabilité directe horizontale, abandonne en toute hypothèse sa fixation aux lois de transposition, et l’on ne voit pas le critère qui entrainerait le rattachement à la loi française : il ne s’agit pas d’une question de procédure soumise à la loi du for, et cette dernière ne serait ni lex contractus, par hypothèse, ni loi de police, ainsi qu’en décide la jurisprudence du for lui-même, confirmée dans l’arrêt ArcelorMittal. Le contrat ne présenterait par ailleurs aucun élément de rattachement au système juridique d’un autre État membre, et faire par défaut application de la loi française en allouant une indemnité égale à deux ans de commissions serait à la fois contraire au principe d’autonomie, les parties ayant désigné une loi privative de toute indemnité, et aller au-delà des exigences des seules dispositions jugées impératives dans l’ordre international, les articles 17 et 18 de la directive, qui admettent une indemnité moindre.